arts plastiques

Marie Havel

Work in progress (everyday) – Janvier 2021

À l'occasion de la série Work in progress (everyday) diffusée en janvier 2021, Marie Havel revient sur son travail et le projet sur lequel elle travaille pendant sa résidence à la Cité internationale des arts. Lecture à accompagner des visuels ci-contre.

 

A travers des techniques variées et souvent entre modélisme et dessin, mon travail questionne la ruine. De ses traces ingérées par le paysage et l’histoire collective ; jusqu’à l’environnement domestique le plus intime et les rituels du jeu ; je tente de saisir l'instant où survient la ruine, d'envisager la réactivation des ruines et les possibles changements d’identité des lieux ou paysages ; de révéler le travestissement des lieux par le souvenir, par les individualités, à travers la notion peut-être de "paysages usagés". Je cherche à pointer l’histoire individuelle dans une histoire plus collective et surtout à envisager la ruine comme possible mode de construction à part entière avec ses mécanismes propres, comme une possible évolution, une augmentation plutôt qu'une dégradation. Ce travail relève ainsi de tensions, de rapports de force, de points d’équilibre et de cycles de construction / de(con)struction, découvertes / recouvrements ; entre la nature et l'Homme, l'adulte et l'enfant, l'enfant et la nature.

 

Cette démarche a pris sa source en des lieux connus et au travers d’expériences personnelles, mes terrains de jeux s’étant situés principalement dans l’Aisne près du Chemin des Dames ou sur la côte d’Opale jonchée de restes du mur de l’Atlantique. Des paysages forgés, façonnés, par une Histoire lointaine mais omniprésente de chute, de ruine et de dévastation, qui sont aussi le support, la base de nombres d'enfances, de jeux et de réappropriations, constructions / reconstructions intimes et collectives.

 

Ainsi, la première part du travail évoque la ruine constituante du paysage, de l'architecture, d'une grande Histoire commune extérieure parfois lointaine ; quand la seconde suggère des paysages qualifiés de domestiques, un environnement intime et intérieur, en apparence plus naïf et familier, empreint de clins d’œil, d'anecdotes et d'objets aussi singuliers que représentatifs d'une génération. Si cette recherche globale, par la diversité des médiums et des sujets, peut alors aisément se scinder en deux parties tout à fait distinctes ; elle s'attache néanmoins par son articulation à parcourir la ruine et la manière dont nous l'envisageons ; partant d'une histoire collective vers un imaginaire commun, cherchant à pointer les origines de la ruine, ses résurgences, ses racines et leurs possibles destinations.

 

C'est cette articulation, cette connexion entre ces deux axes que j'ai souhaité questionner et travailler dans le cadre de la résidence du programme "Fondation Daniel & Nina Carasso et Cité internationale des arts", pour rendre la démarche plus lisible en me plongeant davantage dans la seconde partie du travail, plus récente, qui entre parfaitement en écho avec un temps de résidence et en particulier dans la période actuelle, allant de l'extérieur vers l'intérieur. J'ai intitulé ce projet Die and Retry, terme issu du jeu vidéo, désignant une pratique qui consiste d'abord à perdre / mourir afin de connaître les mécanismes du jeu pour ensuite pouvoir revenir et recommencer, réussissant cette fois. Une chance que permet le jeu vidéo, le jeu plus généralement, mais aussi un temps de résidence comme celui-ci ; s'isoler un temps pour mieux saisir l'objet des recherches, des préoccupations avant de revenir et recommencer, après ce temps suspendu mais loin d'être vain, à l'image d'une cabane d'enfant qui enferme autant qu'elle ne suggère la fuite et l'évasion.

 

– Marie Havel

 

 

 

 

Vivant et travaillant à Montpellier, Marie Havel est née en 1990 à Soissons dans l'Aisne. Après un BTS en communication visuelle, elle est diplômée DNSEP en 2016 de l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Montpellier (MO.CO ESBA).

 

Lauréate du Prix jeune création Drawing Room 2016 de Montpellier puis du Premier Prix DDESSIN à Paris en 2017, elle réalise à l'été 2018 une exposition en duo avec le plasticien Clément Philippe à La Mouche Art Contemporain Béziers.

Son travail a notamment été présenté lors l'édition 2019 de Bienvenue Art Fair à la Cité internationale des arts avec la Galerie Jean-Louis Ramand. Lauréate du dispositif Post-Production FRAC Occitanie Montpellier 2019, elle y a récemment exposé son travail lors de l'exposition collective Le Bal des Survivances.

Elle collabore également régulièrement depuis 2015 avec le promoteur et la Fondation GGL Helenis sur divers projets artistiques.

 

" Le travail de Marie Havel s’enracine dans une réflexion autour de la ruine, état de chute aussi bien assimilé aux choses qu’à l’individu.
Il se décline dans un agencement subtil entre construction et destruction. Cet équilibre, précaire, est appréhendé à l’orée de l’enfance, dans des dimensions expérimentales et ludiques. Dans ce sens, ses œuvres proposent un double regard, celui de la curiosité, du jeu, d’un âge où l’on s’adapte à l’environnement chargé d’histoire qui nous entoure, et celui d’une approche plus distanciée, posant son attention sur ce qui bâtit notre passé. [...] Son travail relève ainsi de l’introspection, du souvenir, elle va puiser dans les décombres de sa mémoire pour opérer une mise en lumière des images et expériences vécues. L’état de ruine est non seulement révélé [...] mais également suspendu. Il y a dans ses dessins un état de sursis latent, dont la série Jumanji est particulièrement représentative. [...]

A l’inverse de structures qui se détériorent au fil du temps, Marie Havel bâtit des constructions originellement altérées, elle érige la ruine. Ce qui est mis en lumière n’est pas tant la chute que l’acte vain. Les œuvres participent d’une forme de cynisme, où la part d’instabilité et de destruction constitue l’essencemême de la structure. Si Marie Havel excelle dans la technique du dessin, son travail présente une déclinaison de médiums, portant toujours son attention sur l’effondrement de manière ambiguë[...]. 

L’artiste promeut le chaos, l’échec, et l’adversité. [...] Il y a en effet dans son travail un besoin de révéler, de montrer ce qu’on ne voit pas ou que l’on ne voudrait plus voir. [...] Les œuvres de Marie Havel sont ainsi empreintes de souvenirs où son histoire prend place dans l’Histoire. L’enfance ingénue se substitue à la réalité d’un monde détérioré, en tension. Il s’opèrepourtant une sublimation de la mémoire. A travers la reconstruction de jeux, de situations périlleuses ou encore de structures, l’artiste introduit une poésie de la ruine."

 

Extraits du texte de Gwendoline Corthier-Hardoin, chercheuse en Théorie des Arts et commissaire d'exposition, mars 2020.

 

 

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